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Le constat est autant sans équivoque qu’évident, les espaces publics marocains sont aujourd’hui profondément en crise malgré toutes les nuances qu’il nous reste à apporter.

La ville marocaine a connu depuis maintenant plus d’un demi siècle des bouleversements socioéconomiques aussi brutaux que précipités. Une explosion démographique sans précédent, un développement économique accru, une motorisation des déplacements, une « virtualisation » de l’économie imposée par une mondialisation de plus en plus globalisée, autant de facteurs qui agissent sur notre cadre de vie en perpétuelle mutation, donc a fortiori sur la ville. Or la ville est le grand livre de notre société, les espaces publics en sont des chapitres, des moments ou des  pauses…

 

La lecture des espaces publics contemporains relève d’une lecture de la santé de nos villes, des villes dont les périphéries se développent de manière tentaculaire selon un schéma identique et répétitif, comme si l’histoire urbaine européenne d’après-guerre revenait au galop. L’heure est grave, les villes périphériques se ressemblent, les architectures bégayent dans un chaos assourdissant et sans signification aucune. L’urbanisme contemporain relève aujourd’hui d’un urbanisme du « fait accompli », on ne peut que constater impuissamment l’état des choses, le tout densité, la non composition, la perte des espaces publics relayés aux quelques espaces résiduels ici ou là, ou aux trottoirs défigurés par des aménagements privés autistes et individualistes. La monotonie des architectures dans nos périphéries s’accompagne d’une réelle déstructuration des espaces publics qui amplifie les conflits d’usagers (automobilistes, piétons, cyclistes…) tout en défavorisant des liens sociaux pourtant nécessaires dans ces nouveaux quartiers. Le désengagement des politiques, la perte de responsabilité civique chez le citoyen, et le manque de professionnalisme engagé chez les architectes et les urbanistes sont sans doute les causes indiscutables d’un tel état de faits, car les premiers urbanistes de nos villes sont aujourd’hui les citoyens eux-mêmes plus encore que les politiques ou les professionnels, tous deux incapables d’agir de manière coordonnée devant l’ampleur de la tâche. L’autoconstruction comme l’appropriation et le réajustement d’ensemble résidentiels en décalage avec les aspirations des habitants sont les « œuvres » d’une population qui fait la ville de ses propres mains…

 

Cet état des lieux reflète un réel égarement identitaire dans la discipline urbanistique nationale. Pourtant les références et les héritages ne manquent guère : Les médinas comme les villes impériales et les kasbah constituent autant de modèles à réinterpréter au regard de notre époque, la rue a fait ses preuves notamment dans les villes médiévales occidentales, alors que le tout automobile dévoile déjà ses limites dans certaines de nos villes. La séparation franche des modes de déplacement a engendré des ruptures sociales ainsi que des phénomènes d’exclusion et de confrontation. La crise des espaces publics relève également d’un décalage entre l’échelle temporelle dans laquelle navigue la société contemporaine et l’échelle temporelle dans laquelle agissent les acteurs de la ville. Ce décalage est flagrant lorsqu’on observe la vitesse vertigineuse à laquelle notre cadre bâti se constitue et se régénère. Les politiques urbaines sont aujourd’hui techniquement et théoriquement désarmées devant un phénomène qui ne s’arrête pas. Seuls sont encore gérables certains espaces plus confinés tels les grandes places historiques dont la valeur « touristique » est sans doute le premier critère de survie. Ces espaces emblématiques, telle la place Jamaa El Fna à Marrakech ou El Hdime à Meknès, sans juger de leur valeur strictement esthétique, peuvent nous apporter beaucoup quant à la qualification de ce qui fait aujourd’hui un espace public.

 

Tout d’abord, la première valeur d’un espace public devrait résider dans sa relative simplicité car si ils sont souvent associés à des lieux de détente, de pratiques sociales diverses et variées, de rencontre, les espaces publics sont également des lieux d’égarement sensoriel, d’imaginaire et de liberté d’usage. La liberté d’usage et d’imagination impose donc une posture sobre et cohérente dans la conception des espaces publics, une posture qui doit laisser une part d’appropriation à l’usager sans lui imposer tel ou tel mode de pratique. Ici réside toute la complexité de la tâche, allier coexistence des pratiques et délimitation des espaces spécifiques. De plus,  on a là des lieux sensés rassembler les masses dans une sorte de consensus de civilité, car « la rue est le cordon ombilical qui relire l’individu à la société » (Victor Hugo.) La civilité peut être définit comme une parfaite harmonie entre un contenant physique (place, rue, square…) et un contenu humain, social et culturel. La fusion harmonieuse de ces deux éléments a fait depuis des millénaires la qualité des villes médiévales. Cette qualité de l’espace urbain peut être retrouvée dans les villes contemporaines sans pour autant tomber dans un mimétisme historiciste sans intérêt. D’ailleurs les villes nouvelles coloniales en sont les preuves bien vivantes, notamment si l’on considère la première période coloniale (Henri Prost et l’urbanisme culturaliste) où les villes nouvelles furent dessinées dans un réel soucis de composition urbaine, notamment à travers une réelle hiérarchisation des voies, ainsi qu’une répartition équitable des équipements publics, des jardins et des places, le tout dans un soucis esthétique indéniable (boulevards plantés, architectures recherchées, ordonnancement des places administratives, mixité fonctionnelle…) La réalité sera tout autre à l’amorce de la deuxième période coloniale adepte des doctrines d’un urbanisme moderne et progressiste moins en phase avec les réalités sociales. Ce sera l’amorce d’un urbanisme désancré et aveugle qui se perpétue toujours aujourd’hui.

     En guise de conclusion, la crise des espaces publics dans nos villes relève d’abord d’une faiblesse cognitive, d’un déficit dans l’appréhension des problématiques urbaines contemporaines. Les espaces publics sont encore trop souvent considérés comme des espaces résiduels ou comme des lieux d’affichage pictural où les gestes architecturaux aussi inutiles que superficiels surchargent les champs visuel et spatial. Le citoyen marocain a autant besoin de simplicité que de neutralité spatiale, ceci n’excluant pas une richesse dans les propositions afin de répondre à la diversification des pratiques de tout un chacun. Les acteurs de la ville doivent ainsi faire preuve de modestie en dépersonnalisant les espaces publics et en bannissant les gestes superflues car ce qui fait avant tout la vitalité d’un lieu, ou, sans pléonasme, ce qui fait le « Lieu » tout court, c’est la vie qui s’y engouffre, qui y erre et qui s’y plait.

 

 

source :http://www.kubik-studio.com